Fr_d_ric_Mitterrand

L'observatoire du photojournalisme, imaginé en septembre 2010 par le ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand, est à pied d'œuvre. La composition en a été publiée récemment. Il est probable que le projet est inspiré par de bons sentiments, mais on peut douter que ce nouveau bidule aide à résoudre les problèmes que connaît la profession ou, au moins, à apaiser ses inquiétudes. Autant arrêter la marée montante avec une digue en allumettes, et les principes d'action choisis ne sont sans doute pas les plus appropriés.

Le sujet est abordé avec une belle franchise par "Frozen Piglet" dans son blog roboratif Que c'est beau la photographie (dont le lien figure depuis longtemps, et en permanence, dans ma colonne idoine, ci-à droite). Ce photographe professionnel, qui ne mâche pas ses mots et ne cède rien au mercantilisme ambiant, même si ses revenus doivent en pâtir, remarque notamment que les journalistes sont à la portion congrue, dans la liste publiée. Et les photojournalistes encore davantage. Qu'au surplus, les syndicats de journalistes en sont absents.

Mais cette carence figure en filigrane du communiqué officiel. "Pour pouvoir être efficace et permettre une réflexion ouverte et prospective sur les mutations en cours, déclare le texte, il a semblé utile de dépasser le strict cadre des discussions, pour lesquelles les organisations professionnelles et syndicales entretiennent d'ailleurs entre elles, et avec le ministère, des contacts réguliers, mais qui participent nécessairement de logiques de négociations immédiates." En langage technocratique, lorsqu'on parle de "dépasser un strict cadre", c'est généralement pour en imposer un plus strict encore. En l'occurrence, les organisations professionnelles n'ayant que des "logiques de négociations immédiates", elles ne sauraient avancer un avis pertinent sur l'avenir de leur profession. Indeed.

Sujets mineurs

"En effet, poursuit le communiqué du ministère, il y a bien aujourd'hui sur la table un certain nombre de sujets (salaire des piges, prix de la photographie, signature des photographies et usage de la mention "DR", etc.), qui supposent que s'organisent en bonne forme des négociations entre les partenaires concernés (compte là-dessus - NDLR). L'observatoire doit pouvoir apporter une contribution à ces négociations, mais en bénéficiant d'une certaine liberté d'approche." Les organisations de journalistes, elles, n'en ont aucune, c'est évident. Quant aux salaire des piges, aux prix de la photographie, à la signature des photographes et à l'usage de la mention "DR", ils sont en marge de la réflexion. On se demande bien de quoi on va parler, une fois écartés ces sujets tout à fait mineurs...

Il est vrai que, pour ce que j'en ai connu, en quarante ans de presse, les syndicats de journalistes ne sont jamais plus efficaces que pour faire élire leurs candidats aux comités d'entreprise, une quinzaine de jours par an. Sur tout autre sujet, on ne les entend ni ne les lit guère. Ils ont donc avalé sans broncher la conclusion du constat gouvernemental : "La composition proposée repose sur la désignation de personnalités, certes représentatives par leur positionnement professionnel, leur compétence et leur engagement, mais bénéficiant d'une liberté d'analyse et de parole." Depuis un demi-siècle qu'ils regardent passer les charrettes avec le respect dû aux corbillards, les représentants syndicaux ont pris le pli.

Grenelle mou

On se reportera utilement au site du ministère de la Culture pour lire l'intégralité du communiqué et consulter la liste des "personnalités représentatives" (dont un responsable du transmedia à France Télévisions, nouveau domaine sur lequel il est permis de s'interroger). On y remarquera que quatre ou cinq réunions sont prévues d'ici l'été prochain. Ne confondons pas vitesse et précipitation.

Je précise que j'apprécie plutôt Frédéric Mitterrand, qui n'est pas (loin s'en faut) le pire ministre de la Culture que nous ayons eu depuis André Malraux. Je veux même essayer de croire que son point de vue sur la crise du photojournalisme a évolué dans le bon sens, depuis qu'il a accordé, en avril 2011, un label de qualité au microstock Fotolia, l'un des principaux fossoyeurs de la photographie professionnelle. Cette bévue, sur laquelle je ne sache pas qu'il ait fait amende honorable, lui a été amèrement reprochée par l'association "Photographes, auteurs, journalistes" (PAJ) dans une lettre ouverte. D'ailleurs, pour bien montrer le cas qu'on a fait de cette protestation, émanant pourtant de personnalités tout aussi représentatives que les autres, on n'a invité aucun responsable de PAJ à participer à ce Grenelle mou du photojournalisme.

Il ne faut donc pas se faire d'illusions : on va surtout s'appliquer à entériner ce que le directeur des Rencontres d'Arles, François Hebel, appelle un "changement profond dans les usages de la photographie, engendré par la suprématie d'Internet". En aucun cas à l'endiguer.


Afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïté dans mon propos...
Si je suis aujourd'hui photographe amateur, et pur amateur, j'ai passé mes années actives dans un certain nombre de grandes rédactions, comme journaliste de plume, ainsi que je l'ai déjà écrit sur ce blog. Je suis donc un amateur un peu spécial pour avoir vécu en tandem avec pas mal de photographes de presse, au cours de mes reportages. Je connais leurs préoccupations et les ai toujours partagées. Nous avions la même carte de presse, les mêmes bulletins de salaire, les mêmes risques, le même goût du terrain et des gens, les mêmes horaires sans heures, les mêmes directeurs, les mêmes soucis pour nos rémunérations, pour nos emplois, les mêmes inquiétudes pour un même métier, qui avait été grandiose et qui se déglinguait. Lorsque je découvrais l'un de mes articles dans un journal de Nouvelle-Calédonie et que je n'avais été ni prévenu ni rétribué, sous prétexte que c'était dans le même groupe de presse, je n'étais pas plus content qu'un photographe qui retrouve sa production réutilisée sans son accord. Cela pour qu'on réalise qu'il ne faut pas opposer les rédacteurs aux photographes, les amateurs bien compris aux professionnels, et qu'ils doivent être solidaires. Donner dans ce panneau, c'est faire le jeu des marchands de soupe.

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