Les Rencontres d'Arles, ce grand festival de la photographie créé en 1970 par Lucien Clergue et qui se tient jusqu'au 18 septembre, sont envahies par les théoriciens de la "culture libre". Ces gens acharnés à la destruction du métier de photographe ont maintenant leur "manifeste". Titré From here on ("A partir de maintenant"), il a été pondu par cinq personnages qu'il convient de présenter brièvement. Ils ne verront pas d'inconvénient à ce que je m'approprie leurs portraits pour illustrer ce sujet, puisqu'ils postulent que tout est à tout le monde et réciproquement. De toute façon, ce sont des photos qu'ils n'ont pas jugé utile de créditer (pouah, le vilain mot).

Arles_les_5De gauche à droite : Clément Chéroux, historien de la photographie, conservateur au Centre Georges-Pompidou, qui dirige la revue "Etudes photographiques", Joan Fontcuberta, photographe barcelonais, Eric Kessels, directeur de création d'une agence de communication d'Amsterdam, Martin Parr, photographe multifonction installé à Bristol, et Joachim Schmid, artiste berlinois qui travaille sur des "photographies trouvées".

Mon métier a été d'écrire dans les journaux, et non d'y publier des photos, mais je partage les préoccupations des photographes professionnels pour avoir vécu dans l'intimité de pas mal d'entre eux, au cours de mes années de reportage. La violence faite à la langue française est donc la première anomalie que je repère dans ce "manifeste".

Duchamp_urinoirLes auteurs ont inventé un concept surréaliste : "l'appropriationnisme digital" (en patagon dans le texte). Ils prétendent s'inspirer de Marcel Duchamp, qui s'était approprié un urinoir pour en faire une œuvre d'art. Mais ils oublient, ou ignorent, que Duchamp renia très tôt ses émules, qui continuaient à faire de l'appropriation servile, quand lui était vite passé à autre chose. Et c'était voilà quatre-vingt-dix ans ! On appréciera la nouveauté de l'idée. En réalité, ce qu'il s'agit de s'approprier, c'est bien le travail des autres.

Cette bouillie rédigée en novlangue est une insulte à toute une profession et à l’art qu’on prétend réinventer. C'est une apologie du pillage numérique, et la théorie en est énoncée avec trivialité.

Un passage résume le tout : "Nous vivons sur des filons d'images. Ces gisements se sont accumulés depuis maintenant près de deux siècles. Leur sédimentation progresse désormais de manière exponentielle. A l'instar de ces ressources dont notre planète est naturellement dotée, c'est là une énergie à la fois fossile et renouvelable. C'est aussi une extraordinaire richesse. Il suffit de creuser un peu, de tamiser doucement l'eau du ruisseau, pour voir apparaître les premières pépites. La ruée vers l'or a d'ailleurs déjà commencé."

Voilà à quoi se réduit notre patrimoine photographique, aux yeux de ces prospecteurs miniers : à un "filon", à un "gisement d'images", dans lesquels il suffit d'aller puiser, sans plus se préoccuper de droits d'auteurs, de droits moraux, de droit tout court. On nous invite à extraire les fossiles de leurs couches sédimentaires. Niepce ? Une ammonite. Nadar ? Un trilobite. Cartier-Bresson ? Un moustique figé dans l'ambre. Et leurs héritiers actuels ne pèsent pas plus lourd, sur l'échelle géologique. "La ruée vers l'or a déjà commencé." Parbleu ! Les microstocks, Fotolia et autres machines à fric, qui achètent des milliers de photos numériques aux jobards pour quelques centimes, en font leurs choux gras, de la "ruée vers l'or" ! Le gouvernement leur délivre des labels de probité. Et les éditeurs divers n'ont jamais été à pareille fête.

Quant au directeur même des Rencontres d'Arles, François Hebel, il légitime cette mentalité sans hésitation. Elle marque, selon lui, "un changement profond dans les usages de la photographie, engendré par la suprématie d'Internet, et de la création numérique dans l'accès et la diffusion des images". Que les grands de la photo désertent désormais sa manifestation, ça ne le préoccupe nullement. Agenouillé devant le dieu Internet, il ne voit pas que son nouveau monde est celui des affairistes internationaux, ni que le "changement profond" est la mort annoncée d'un des plus beaux métiers qui soient.

Les aveux cyniques de ce "manifeste" relativisent le débat sur la "culture libre". Qu'on ne vienne plus prétendre que les droits des auteurs sont respectés, que rien n'empêche les professionnels de continuer à vivre de leur travail, à tirer leur art vers le haut. On se fiche bien d'eux, en réalité. Qu'ils s'adaptent, se serrent la ceinture ou disparaissent ! Les masques tombent. Même si appropriationnisme est un abominable néologisme du jargon bobo, il dit bien ce qu'il veut dire : la prétendue "culture libre" n'est rien d'autre qu'une appropriation sans vergogne du bien d'autrui.

SoleilsAttention : dans ce débat, on essaie d'opposer les photographes amateurs aux professionnels. Parce que les amateurs sont souvent les pourvoyeurs naïfs des banques de photos gratuites, les adeptes du tout à tout le monde se défaussent sur eux de leurs lubies. C'est dit explicitement : il s'agit de "revaloriser la figure de l'amateur, tout en dépréciant celle de l'auteur", l'amateur étant celui qui "pratique sa passion en dilettante" (et donc qui ne coûte pas cher). Quel mépris pour l'un et l'autre !

Nous ne devons pas nous laisser abuser. Nous aussi, les amateurs, on nous vole, on nous gruge. Certes, je publie des photos sur Flickr pour les rendre visibles en meilleure définition qu'ici. Mais elles ne sont ni à vendre ni libres. Je suis pourtant conscient qu'elles peuvent être récupérées par n'importe qui pour alimenter le "filon". Le mur de soleils piqués sur Flickr, qui illustre le manifeste des cinq bonshommes, donne à réfléchir.

Un pro est quelqu'un qui vend ses photos et qui en vit. Un non-pro est peut-être content de montrer sa production sur Internet, mais il ne la vend pas, il ne la brade pas, il a un gagne-pain autre. Les deux aiment faire des photos. Les "chercheurs d'or", eux, ne nous parlent pas de photo mais de "filon". Répliquons leur d'une seule voix que leur manifeste est manifestement irrecevable.

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On se reportera avec profit au blog de ReflexNumerick, qui traite abondamment du sujet. L'animateur est professionnel, il défend sa cause avec opiniâtreté, il sait que je suis amateur mais ne m'en tient pas rigueur ; lui et moi sommes sur la même longueur d'onde.

Par ailleurs, Daniel Castets nous livre d'intéressantes appréciations, dans le chapitre de septembre 2011 de son site "La Grenouille", qu'on ne peut que recommander. Lui aussi sait de quoi il parle, et il n'est pas tendre pour les marchands de "filons". Il nous fait découvrir une nouvelle génération de "photographes sans appareil photo", qui "sont allés sur le net, faire la cueillette de photos de confrères amateurs ou pro (nul ne le saura jamais) afin d'en faire des assemblages avec Photoshop et Indisign". Les voilà habillés pour l'hiver...

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Le texte du "manifeste" ici. Attention, c'est indigeste. On s'armera utilement de bicarbonate.
Voir également mon article sur l'observatoire du photojournalisme, 27 décembre 2011.



L'appel à "témoignages" du site du Monde
(Mise à jour du 8 août 2011)

Monde_t_moignages

Le site Internet du Monde, journal "de référence", des plus sérieux et volontiers dispensateur de leçons de morale, a publié, début août, un appel aux témoins éventuels des émeutes qui enflammaient Londres et quelques grandes villes anglaises. Il y a peu encore, les rédactions dépêchaient des envoyés spéciaux, qui se chargeaient de relater les événements et, au besoin, d'interroger les témoins. Pourquoi se donner tant de mal, quand on peut s'offrir, pour pas une guinée, le concours de journalistes amateurs, trop heureux de faire savoir au monde qu'ils étaient là et qu'ils ont tout vu ? Si l'un d'eux a fait une photo avec son iPhone, elle a dû être la bienvenue. Le procédé n'est pas nouveau, on connaît le "Téléphone rouge" d'Europe 1, lancé il y a déjà quarante ans et devenu numérique. Mais, entre les sites d'hoax sur le web, le journalisme amateur et la floraison des flashes croupions par Tweeter, l'information est en train de prendre, elle aussi, un bon coup de "culture libre" à l'usage des jobards. Quand je vous le disais, que les rédacteurs professionnels et leurs confrères photographes avaient les mêmes intérêts...
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